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Et si l’histoire des droits de l’homme était plus ancienne, plus africaine et plus universelle qu’on ne nous l’a longtemps enseigné ?

Nzio BOOTO MAFUTA - Ngawali MOBUTU
il y a 21 heures
4 min de lecture

Plusieurs principes que nous considérons aujourd'hui comme constitutifs des droits humains universels étaient déjà présents dans des traditions juridiques et politiques africaines plusieurs siècles avant la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l'homme. La Charte du Mandén, chronologie traditionnellement datée de 1236, en constitue l'un des exemples les plus remarquables.


Le 10 décembre 1948, l’Assemblée générale des Nations Unies adoptait à Paris la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH) , texte fondateur du droit international contemporain. Elle proclame notamment que tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits, qu’ils ont droit à la vie, à la liberté et à la sûreté, et que l’esclavage est interdit.


Plus de sept siècles auparavant, au cœur de l’Afrique de l’Ouest, une autre tradition juridique et politique formulait déjà des principes qui résonnent étonnamment avec ceux que le monde allait consacrer bien plus tard sous le nom de « droits de l’homme ».


Il s’agit de la Charte du Mandén , traditionnellement associée à Soundiata Keïta et à la fondation de l’Empire du Mali au début du XIIIᵉ siècle.


L’UNESCO la décrit comme l’une des plus anciennes constitutions au monde, bien qu’elle ait principalement été transmise sous forme orale. Elle énonce notamment des principes relatifs à l’inviolabilité de la personne humaine, à la paix sociale dans la diversité, à l’éducation, à la sécurité alimentaire, à la liberté d’expression et d’entreprise et à l’abolition de la capture d’esclaves.


Et voici le chiffre qui devrait nous interpeller : 1236 → 1948 : 712 ans.


Sept siècles séparent la date traditionnellement retenue pour la proclamation de la Charte du Mandén de l'adoption de la DUDH.


Deux textes. Deux époques. Une même interrogation : comment protéger l'être humain ?


La DUDH affirme : Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits


La Charte du Mandén, dans la tradition qui nous est parvenue, affirme quant à elle des principes concernant la vie humaine, la liberté, la solidarité, la paix sociale et la protection contre l'esclavage. L'administration belge des Affaires étrangères elle-même reconnaît aujourd'hui la Charte du Mandén comme l'une des premières références historiques aux droits humains.


Ce parallèle ne signifie évidemment pas que la Charte du Mandén serait la « première DUDH » au sens moderne. Ce serait un anachronisme.


La conception mandingue des droits et des devoirs était profondément communautaire, enracinée dans une société, des clans, des responsabilités collectives et une tradition orale. La DUDH, elle, formule des droits universels attachés à chaque individu et destinés à être reconnus par l'ensemble des États.


Mais cette différence ne diminue en rien la portée historique du parallèle. Elle nous oblige au contraire à nous poser une question fondamentale :


Pourquoi l'histoire universelle des droits de l'homme est-elle si souvent racontée comme une histoire essentiellement européenne ?

L'Afrique n'a pas attendu la colonisation pour produire des normes.


Avant la colonisation européenne, l'Afrique n'était pas un espace sans droit, sans institutions ou sans philosophie politique.


Des royaumes et des empires africains avaient leurs systèmes de gouvernance, leurs normes coutumières, leurs mécanismes de règlement des conflits, leurs obligations sociales et leurs conceptions de la dignité humaine.


La Charte du Mandén en est une illustration particulièrement forte.


Elle nous rappelle que l'idée selon laquelle l'être humain possède une valeur qui doit être protégée n'est pas née exclusivement dans les salons philosophiques européens des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, ni exclusivement dans les institutions internationales du XXᵉ siècle.


Elle existait aussi auparavant dans les sociétés africaines. Et parfois sous une forme remarquablement structurée.

L'esclavage : une question particulièrement importante


Le sujet est encore plus sensible lorsqu'on évoque l'esclavage.


L'article 4 de la DUDH dispose que nul ne peut être tenu en esclavage ou en servitude et interdit l'esclavage et la traite sous toutes leurs formes.


La Charte du Mandén comporte elle aussi des dispositions relatives à l'abolition de la capture d'esclaves et à la limitation de pratiques esclavagistes.


Il faut évidemment éviter de transformer cette comparaison en récit simpliste : les réalités historiques de l'esclavage en Afrique étaient complexes, et les sociétés africaines n'étaient ni uniformes ni exemptes de pratiques esclavagistes.


Mais précisément : reconnaître cette complexité n'oblige pas à effacer les traditions africaines qui ont cherché à limiter ou à combattre ces pratiques.


L'Afrique ne demande pas que l'on réécrive l'histoire. Elle demande que l'on cesse de l'écrire de manière tronquée.


C'est peut-être là le véritable enjeu.

Reconnaître la Charte du Mandén ne signifie pas retirer quoi que ce soit à la DUDH.

Si les droits de l'homme sont véritablement universels, alors son histoire doit elle aussi être universelle.


Il ne peut pas y avoir une histoire des droits de l'homme racontée depuis l'Europe, puis une histoire « africaine » reléguée dans une note de bas de page.


Il faut raconter les deux. Car avant que l'ONU ne proclame en 1948 que les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits, des sociétés africaines avaient déjà élaboré leurs propres réponses à des questions fondamentales :


● Comment protéger la vie ?

● Comment préserver la liberté ?

● Comment organiser la coexistence de populations différentes ?

● Comment combattre l'esclavage ?

● Comment garantir la paix sociale ?

● Comment transmettre le savoir ?

● Comment organiser les devoirs de chacun envers la communauté ?


Lorsque nous célébrons la Déclaration universelle des droits de l'homme, célébrons-la.


Mais racontons toute l'histoire.


Car l'universalité des droits de l'homme ne signifie pas que certaines civilisations en auraient été les propriétaires et que les autres auraient simplement appris à les adopter.


L'universalité signifie précisément que l'humanité tout entière a contribué à construire cette idée.

Et dans cette histoire mondiale, l'Afrique n'est pas seulement une bénéficiaire tardive des droits de l'homme. Elle en est aussi l'une des anciennes terres de formulation politique et juridique.


L'histoire des droits de l'homme ne commence donc pas en Afrique avec la colonisation.


Elle était déjà en marche bien avant.


Le message fort n’est pas de prétendre que la DUDH de 1948 serait une copie de la Charte du Mandén, mais de rappeler une réalité souvent oubliée : bien avant la colonisation, des sociétés africaines avaient développé leurs propres normes de dignité humaine, de liberté, de solidarité et de justice.


À méditer...

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